L'émigrant

Je prépare et justifie mon départ.

mercredi 26 avril

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Bonne lecture.

Posté par zaccharias à 11:21 PM - Emigration - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


vendredi 15 juillet

Nous avons nos visas.

Je le sais depuis près d'un mois. Je suis rassuré sur mon sort. Je me crois fort. Je me sais rationnel. Je m'imagine le torse gonflé, le sourire aux lèvres, la liberté plein la tête.

Nous sommes jeudi, demain vendredi est le grand jour. Je n'arrive pas à dormir. Il fait trop chaud, il fait trop humide. Non, ce n'est pas ça ... J'ai trop chaud et je transpire à n'en plus finir. La tension augmente et je ne m'endors qu'à une heure avancée de la nuit. Mais rien n'y fait. Même pas mon état de fatigue avancée. Je me réveille plusieurs fois par heure, je n'arrête pas de me retourner, mes pensées sont confuses, une partie de mon destin est entre mes mains, ma vie va changer, notre vie va basculer, notre quotidien va être transfiguré.

Je prends la route. Je file vers mon destin. La tension monte. Ma dulcinée me rassure. Ma transpiration ne s'arrête plus, mon pouls s'emballe. Et si quelque chose défaillait. Et si un problème surgissait au dernier moment ? Et si on me le refusait au dernier moment ? Je transforme tous les détails insignifiants en un écueil infranchissable, j'imagine tous les scénarii possibles, je suppute beaucoup trop de choses, je me morfonds. La tension monte, ma transpiration s'accélère.

J'arrive devant la porte, je scrute la longue file, je regarde les mines stressées, je me rassure en échangeant quelques mots pour trouver mes repères. Tout le monde a peur, chacun stresse, personne ne dit mot, tout le monde regarde une porte de fer comme si c'était la porte du paradis, tout le monde attend son ouverture, chacun se tient prêt a s'engouffrer à la moindre occasion. J'en suis certain, tout le monde est plein d'espoir, chacun imagine le pire. Les couples chuchotent, les amis rassurent, ma dulcinée me réconforte. La porte s'ouvre, la file se resserre, les transpirations se mélangent, les respirations se raccourcissent, le silence se fait religieux.

Enfin dedans !!! Notre sort est jeté. les numéros s'égrènent, mon tour approche, ma respiration s'accélère, ma sudation devient insupportable. Ma dulcinée me réconforte, essaie de me rassurer me réchauffe le coeur. On m'appelle, je me précipite, je me jette, je n'entends plus rien, je cours, je ne vois plus personne. Chacun est seul dans son attente, nous avons tous choisi le même bateau, nous partirons tous.

On est tous assis et on attend. Le premier candidat est appelé au guichet. On lui signifie qu'il doit revenir plus tard. Le silence devient plus suffocant, un murmure grave et assourdissant traverse la salle. Mauvaise augure? Malchance commune? Fin d'un rêve? Début d'un désespoir? Finalement, il devra revenir dans quelques jours pour cueillir son billet pour la délivrance.

Le compteur continue à égrener les numéros. Je saute quand mon tour arrive. Je les prends à pleine main, je les serre contre moi. Nos visas d'immigration sont près de moi, je les touche, je les ai enfin.

L'avenir me dira si j'ai fait le bon choix. Mon espoir est immense, mes aspirations sans fin. Mon premier périple est terminé. Je suis abattu, fatigué, las. Ma journée se termine. Mon esprit vagabonde.

Posté par zaccharias à 05:08 PM - Emigration - Commentaires [11] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

mardi 22 mars

J'aimerai que la vie s'arrête.

   

Je me surprends à vouloir arrêter le déroulement de mon existence.
Je désespère à attendre une lettre, un signe, un appel. La vie est un long fleuve tumultueux. L'attente est affreusement longue, le temps désespérément long.

Attendre, attendre, attendre, attendre.
Je ne fais que ça depuis bientôt plusieurs années. Mon facteur s'est transformé en messie, en messager du bonheur. J'en viens à détester le week-end tout simplement parce qu'il n'y a pas de courrier ces deux jours. J'attends impatiemment le lundi comme un enfant attend un improbable cadeau. J'attends le facteur comme un enfant attend le retour de ses parents. J'attends un courrier des services de l'immigration comme un enfant attend une récompense.

Réfléchir, réfléchir, réfléchir, réfléchir.
Ma vie se déroule. Ma situation évolue. J'ai même peur qu'elle s'améliore trop et que mon désir de partir s'émousse. Suis-je devenu paranoïaque?
Les perspectives d'évolution me font peur, me rebutent, me poussent à réfléchir.

Sincèrement, l'attente est trop dure, trop pesante, trop lourde à supporter. Il faut quand même tenir car je veux assouvir ma soif de départ, je veux vivre mon rêve, je veux tenter ma chance.

Attendre, mon activité favorite, une activité imposée, un passe-temps pour passer le temps. Finalement, je tue le temps en attendant. J'espère que je ne me consumerai pas en même temps, j'espère que ma flamme restera intacte.

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samedi 26 février

Le fetichiste.

Je l'ai vu. J'ai même l'impression qu'il m'a regardé en ricanant.

J'ai hésité avant de lui tendre la main. Il m'a snobé au premier coup d'oeil et il me snobe encore.

Il était impassible et flegmatique, j'étais fébrile et ému devant lui.

A quand notre prochaine rencontre? Quand viendra-t-il spécialement pour me voir?

Incontestablement, il joue la vedette. Invariablement je reste fan.

Je l'ai rencontre à l'ambassade. J'y étais pour déposer quelques documents manquants. Il était caché au détour d'un couloir. Il était au chaud dans la poche d'un émigrant. Le visa, le sésame, la clef était là tapi dans l'ombre me narguant presque. Je me connais rationnel, cartésien. Mais l'émotion était plus forte. Mon fétiche était là; celui que j'attends depuis si longtemps me regarde. Il se tenait près de moi.

Puis j'inspirais profondément, j'emplissais mes poumons; je le regardais et m'efforçais de garder mes esprits, de revenir dans le monde réel.

Cette fois-ci, il n'était pas venu pour moi. Bientôt il frappera à ma porte pour que je parte avec lui, pour m'emmener au loin. Il m'emmènera, j'en suis convaincu, vers de nouveaux horizons.

J'y crois, j'espère, j'imagine. 

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mardi 11 janvier

C'est un petit rien mais qui compte.

Qui veut tuer son chien l'accuse de rage. Je me répète ce que certains pourront me lancer à la face.

J'ai inscrit mon fils dans les registres de l'état, j'ai réclamé son passeport et bien d'autres formalités. Dans chacun des cas, mon interlocuteur savait que mon fil était un nouveau né, dans chacun des cas, des formalités concernaient un état de nouveau né. Mais rien aucune réaction, aucun sourire, aucune expression de sympathie. La neutralité de l'administration, l'impersonnalité des procédures me suis-je à chaque fois répété. Et puis ces gens sont des étrangers pour moi et je le suis pour eux. Pourquoi me féliciteraient-ils, pourquoi me glisseraient-ils un mot gentil ? Je ne suis qu'un numéro finalement, qu'un feuillet administratif qu'ils remplissent machinalement.

Ma famille était heureuse pour moi, mes amis m'ont appelé et m'ont félicité, mes collègues m'ont serré la main et embrasse sur les deux joues, mes voisins m'ont glissé un sourire, certains passants en me croisant avec mon fils tout fraîchement arrivé m'ont affectueusement regardé.

Cela me suffisait amplement et la réaction de l'administration ne me regardait même pas.

Et puis je reçois un courrier du Québec concernant la naissance de mon fils. J'avais auparavant fait les démarches pour l'inclure dans mon dossier. Rien d'extraordinaire, si ce n'est un petit carton au milieu de tous les formulaires administratifs. Je le prenais nonchalamment pensant que c'était un formulaire comme un autre.

Hé bien non ! C'est un carton écrit à la main où on me félicitait de la naissance de mon fils. Je tombais des nues. Ces gens ne m'avaient jamais vu, ne m'avaient pas entendu au téléphone et pourtant ils prenaient le temps et la peine de m'écrire un mot gentil.

Encore fois, certains me diront que j'en demande trop. Je n'avais jamais demandé ce geste, et ne pas recevoir n'aurait rien changé pour moi. Le recevoir m'a fait sourire, m'a fait réfléchir, m'a fait penser à ceux qui ne m'avaient rien dit.

Je suis profondément humain et mon environnement actuel ignore et ne respecte pas l'homme.

Posté par zaccharias à 11:14 PM - Emigration - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

jeudi 18 novembre

Demain sera un autre jour.

Je laisse tout. J'emmènerai mes rêves, ma vie, mon futur, ma dulcinée, mon fils. Ni elle, ni lui n'en avait décidé ainsi. Et pourtant, ils me suivent dans mon épopée incroyable.

Mon passé, ma famille, mes amis, mes souvenirs, mes rires, mes peines, tout restera à la maison.

Il faudra tout reconstruire. La petite famille sera là. Mais le reste? Serai -je capable de la recréer? Seul l'avenir me le dira. Pourrais-je m'en passer? Certes, non! Serais-je heureux? Je le crois mais les certitudes me fuient si souvent.

La question qui me hante et continuera à me hanter encore lomgtempsest le bonheur de ma petite famille. Ils remettent leur vie entre mes mains. Quel honneur mais quelle hantise, quelle responsabilité. Ma dulcinée me supporte et me réchauffe le coeur. Ma dulcinée m'aide à me relever dans les moments difficiles.

Tel un vieux monsieur, je regarde déjà ma vie au Maroc par-dessus mon épaule. J'ai volontairement couché mon soleil marocain prématurément. J'espère que mon soleil canadien se lèvera un jour.

Posté par zaccharias à 11:06 AM - Emigration - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Le zombie.

O temps suspend ton vol. Oui mais pendant combien de temps.
Je suis d'un naturel optimiste et entreprenant. Je ne suis plus qu'optimiste. Heureusement d'ailleurs.

J'ai vitrifié notre vie. J'ai gelé nos ambitions. J'ai suspendu nos rêves. Je retiens mon souffle depuis longtemps, trop longtemps me disent certains. Suspendre sa vie, acte difficile et courageux. Cela m'étouffe par moments. Cela étouffe ma dulcinée; je le sens, je la comprends. Mais malgré cela, elle me supporte ardemment dans notre choix, notre désir, notre ambition.

J'ai réussi à sortir de mon corps et à me projeter au-delà des mers. Vivre une attente comme celle-ci, c'est s'enfermer, se recroqueviller, se transformer en zombie. Je ne pense qu'à notre vie après notre vie actuelle. Je suis fou, je me flagelle seul, m'arranguerez-vous. Probablement. Mais pour en arriver là, d'autres m'ont poussés. Je ne supporte plus les contraintes inutiles, j'ai la chair de poule à la vue de certains fonctionnaires.

Seul mon corps vit parmis vous, mon esprit est souvent par-delà les océans. Quelle misère si mon corps ne parvient pas à rejoindre mon esprit. Quelle déception si je dois rappeler mon esprit pour qu'il replonge dans notre si beau Maroc. Quelle désillusion si je dois encore torturer mon esprit. Quelle infamie si ma bulle éclate.

Posté par zaccharias à 10:35 AM - Emigration - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

mercredi 27 octobre

Que c'est long!

Il faut avoir de la patience, il faut avoir un souffle incroyable. Le processus d'immigration est long et l'attente est insupportable. Ma boite aux lettres est toujours désespérément vide. Ma vie est suspendue. Tout projet à long terme au Maroc est écarté de mon futur car le visa peut arriver d'un jour à l'autre.

Situation insoutenable car je vis écarté entre deux pays, entre deux continents, entre deux façons de vivre, entre deux futurs différents, entre un espoir et un dégoût. Je suis au Maroc mais mon coeur n'y est plus. Je tremble d'effroi à l'idée de ne pas obtenir mon immigration. J'en arrive à me réveiller la nuit et à me poser des questions. Je n'ose même plus en parler tellement cela me pèse.

Parfois, je me fais sourire. Je ne vis que dans l'espoir d'un départ, j'entraîne ma famille dans ce fol espoir. Ma dulcinée me supporte, m'épaule mais parfois j'ai peur de lui imposer un rêve, un mirage, une hallucination.

Je ferme les yeux et j'espère. Je regarde mon fils et mes idées noires s'évanouissent.

Posté par zaccharias à 11:22 AM - Emigration - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

vendredi 08 octobre

Le coût de mon émigration a augmenté.

Je roule tranquillement depuis deux heures. La route est quasiment vide. Mon esprit l'est moins. Je seul et je profite de cette solitude pour penser et réfléchir à mes projets, à mes problèmes, à mes angoisses, à mes espérances, a mon destin. Je réussis à m'imaginer bras-dessus bras-dessous avec ma dulcinée foulant une neige immaculée.

Je le vois au loin debout, le bras levé. Je vérifie mon compteur que je scrute d'ailleurs depuis mon départ. Rien d'anormal, je suis prudent et j'ai laissé une marge de plusieurs kilomètres par heure par rapport à la limite pour éviter toute altercation avec les barbouzes de la route. Quelle fut ma surprise quand il m'indiqua le bas coté.

Une simple vérification de routine, me rassurais-je. Papiers tendus, papiers vérifiés, identité déclinée, infraction annoncée. J'étais outré et ébahi. Aucun moyen de le convaincre, de le faire fléchir. Et pourtant, j'étais sûr de moi; depuis le départ, je scrutait mon indicateur.

Papiers confisques, amende demandée. Refus d'obtempérer. Je décidais de ne pas me laisser faire et de tenir tête. S'il fallait que j'aille chercher mes papiers au tribunal, j'irais mais je ne payerai pas d'amende à ce barbouze.

O surprise! Changement de mimique. Il propose l'arrangement à l'amiable. Que nenni! Je reste sur ma position. Je me vois déjà courir dans les couloirs pour me récupérer mon précieux sésame de conduite. J'obtempère et je m'arrange amicalement.

J'ajoute cet arrangement à mes frais d'immigration. Cela me parait le plus logique actuellement. Ils me poussent tous à partir.

Je m'en suis voulu de cet arrangement, je n'ai pas la conscience tranquille. Mais j'étais innocent, cette fois-ci au moins. C'était ma parole contre la sienne, il tenait mes papiers entre ses mains. Il n'avait aucune preuve de ma culpabilité et pourtant il me pointait du doigt.

C'est décidé, nous partons.

Posté par zaccharias à 09:48 AM - Emigration - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

lundi 20 septembre

Un moment de stress.

J'attends, la sueur perle sur mon front, il faut se détendre, il faut reprendre ses esprits. Je patiente, mon dos est glacé, je dois retrouver mon souffle, il faut se mettre à l'aise.

Je suis là depuis 30 minutes, je suis arrivé 45 minutes avant l'heure. Personne ne sait que je suis là. Personne ne m'a encouragé, personne ne m'a réchauffé le coeur avant de partir.

Mon entrevue est dans 15 minutes, j'engage la conversation avec un candidat. Il est blême et arrive à peine à tenir une conversation. Je ne suis pas le seul à trembler. Un candidat sort. Il est pâle et titube. D'une voix à peine audible, il nous annonce qu'il n'est pas accepté. Le ciel nous tombe sur le tête. Nous prions pour ne pas être appelé par le même officier d'immigration.

Mon tour arrive. J'ajuste ma cravate. J'avale ma salive et j'arrange mes documents. Le grand saut, c'est maintenant. Dès que je m'assois, la pression retombe. La série de question démarre et les vérifications de documents fusent.

"Félicitation, vous avez réussi votre entrevue. Bienvenue au Québec." Une hallucination auditive? Non, elle l'a dit. J'ai réussi.

Je me suis vu citoyen du monde depuis ce jour. Je me suis senti libre depuis ce jour. Je me suis senti digne depuis ce jour.

Je m'en souviens comme si c'était hier.

Posté par zaccharias à 11:28 AM - Emigration - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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